Le Jeu : soyons sérieux !
Voici quelques repères et réflexions sur le Jeu. Rien n’y est réellement figé, certains éléments sont certainement à approfondir, d’autres volontairement (ou non) mis de côté pour l’instant. L’idée est d’amener une réflexion et des échanges entre les lecteurs de ce document sur le Jeu.
Il va y être question du Jeu, mais aussi de ses dimensions éducative et pédagogique (distinction importante entre ces deux notions).
Définitions ?
Commençons par celle du Petit Robert :
Activité physique ou mentale qui n’a pas d’autre but que le plaisir qu’elle procure.
Synonymes : amusement, divertissement, récréation, passe-temps
Notons au passage que dans cette définition du dictionnaire, il n’y est nullement question d’éducatif, mais juste d’amusement, de plaisir. J’y reviendrai plus tard.
Je ne reprendrai pas l’ensemble des définitions des différents sens de jeu, mais juste deux éléments intéressants que l’on trouve dans la suite de la définition principale :
- Ce n’est qu’un jeu : qui ne tire pas à conséquence
- Activité organisée par un système de règles (jeu d’échecs, jeux télévisés…)
Roger Caillois (sociologue et écrivain) dans Les jeux et les hommes (Gallimard, 1967), s’est essayé à une définition du jeu. C’est une activité qui doit être, libre, séparée, incertaine, improductive, réglée et fictive.
- libre : l’activité doit être choisie pour conserver son caractère ludique, on ne peut pas être obligé, contraint de jouer à un jeu.
- séparée : circonscrite dans les limites d’espace et de temps ; le jeu commence, se déroule et se termine, à un endroit donné.
- incertaine : l’issue n’est pas connue à l’avance, on ne sait pas qui va gagner ou perdre, on ne sait pas par quels moyens, voies, stratégies…
- improductive : les joueurs n’ont rien produit ; hormis ce temps de partage social qui engendre des souvenirs parmi les participants il ne résulte rien d’un jeu. Le temps passé, la réflexion, l’énergie dépensée… n’ont d’autre raison d’être que le jeu lui même.
- réglée : le jeu est subordonné à des règles qui suspendent les lois ordinaires. Dans le jeu, je peux en mettre plein la figure à mon voisin de table, je peux tuer, je peux voler, je peux utiliser des pouvoirs… tout à fait légalement au sein du jeu . Le jeu institue un espace de liberté au sein d’une légalité particulière définie par la règle du jeu (Colas Duflo, Jouer et philosopher, Presses universitaires de France, 1997).
- fictive : accompagnée d’une conscience fictive de la réalité seconde ; le jeu c’est pour du faux, « on fait comme si… », mais il réintègre des éléments de réalité. Dans le Monopoly, même si fictivement on achète, on loue, on vend, on enchérit, des terrains, maisons et hôtels, c’est aussi une dimension de la réalité que les transactions immobilières, l’enchérissement, la ruine…mais finalement sans conséquence, puisque ce n’est qu’un jeu (retour à un des éléments de définition du Petit Robert).
Côté étymologie, jeu vient du latin jocus, qui signifie amusement, badinage, plaisanterie. Nous retrouvons le côté futile, inutile, improductif.
Un autre mot utilisé plus haut mérite une attention particulière : ludique. Toujours selon le Petit Robert : Relatif au jeu. Ce qui ne nous avance pas plus, sauf que la question qui pourrait venir serait : un jeu est certes une activité ludique, mais une activité ludique est-elle forcément un jeu ?
Ce qui également intéressant dans le mot ludique, c’est son étymologie. Il vient également du latin, ludus qui signifie d’une part amusement, jeu, divertissement, chose facile, mais aussi école. Au 1er siècle avant J.-C., le ludi magister était le maître d’école.
Pour terminer cette partie définitions, je voudrais citer Alex Randolf, un auteur de jeu contemporain malheureusement aujourd’hui disparu, au travers de sa vision du jeu au combien poétique :
« Le jeu c’est le côté soleil de la vie, là où éclosent toutes ces choses qui ne servent à rien mais qui nous sont tellement nécessaires. »
Jeu et apprentissages
Je trouve que dire « jeu éducatif » est autant un pléonasme que de dire « jeu ludique. » Tout jeu est éducatif. Jouer c’est réfléchir, apprendre, solutionner, compter, lire, anticiper, manipuler, saisir, être rapide, comprendre, imaginer, voir, déduire, expérimenter, négocier… autant de savoirs, de savoir-être et de savoir-faire qui nous construisent, nous développe et nous permettent de nous adapter au monde. Jouer c’est apprendre, s’entraîner, se développer, s’entretenir. Mais ce n’est pas le but premier du jeu. L’essence même du jeu, c’est le plaisir qu’on en retire, c’est s’échapper pour un temps à la réalité du monde. L’éducatif n’est qu’une conséquence du jeu.
Le jeu de l’enfant
Avant d’aller plus loin, penchons-nous sur ce point.
Bien que ce soit un élément fondamental du développement de l’enfant, je ne vais pas m’étendre pour l’instant sur le sujet, sauf pour bien faire la distinction entre un jeu et le jeu de l’enfant. L’enfant joue, il ne joue pas à un jeu. Le jeu fait partie de l’enfant. Comme dit Jean CHATEAU, « l’enfant se fait par ses jeux et dans ses jeux. Se demander pourquoi l’enfant joue, c’est se demander pourquoi il est enfant. » Le jeu et l’enfant ne font qu’un. Pour lui, tout est jeu. Jouer pour l’enfant est une activité spontanée et libre, qui comporte peu, voire pas de règles, tout du moins dans notre perception d’adulte.
Ce qui n’enlève pas le fait que le jeu de l’enfant correspond bien à la définition première du dictionnaire. Mais ce n’est pas une activité organisée par un système de règles. Par contre, de nombreux mécanismes d’apprentissage liés au jeu de l’enfant vont se retrouver dans la pratique de jeux.
Revenons à une acception adulte du jeu, ou tout du moins, hors de celle propre à l’enfant.
Citoyenneté
Jouer à un jeu incombe un accord sur les règles. Faire partie du jeu, c’est d’abord suivre les règles de celui-ci. Tous les joueurs adhèrent au mêmes règles (même si toutes les règles d’un jeu ne sont pas les mêmes pour tous les joueurs). C’est le reflet de la citoyenneté. Pour vivre ensemble, les citoyens doivent suivre les mêmes réglementations et lois. Contourner ces lois, ou ne pas les respecter, c’est le faire au détriment des autres, de la communauté, volontairement ou non. Tant qu’on ne se fait pas prendre, on n’est pas sanctionné, sinon on doit réparer, rembourser, rendre, ou voire même être mis hors de la société et perdre ses droits de citoyen (prison, perdre son permis de conduire…). Le parallèle avec le jeu est vite fait. Tant qu’on ne se fait pas prendre à tricher, intentionnellement ou non, on reste dans le jeu. Mais si on est découvert, on doit rendre la carte, rejeter les dés, refaire le tour, ou carrément être mis hors jeu.
Certains jeux prévoient les sanctions en cas de triche, d’oubli, d’erreur… et le joueur doit subir une pénalité, un handicap, ou voire même être éliminé du jeu.
Des situations de jeu où il y a eu erreur ou oubli (ou même triche), permettent aussi d’aborder la gravité. Par exemple, tous les joueurs se sont trompés sur une règle, donc ce n’est pas grave. Un joueur a oublié de piocher sa carte, les autres joueurs peuvent lui permettre de la piocher après… Finalement, c’est se mettre d’accord, négocier, pour arranger la situation à l’amiable, d’où la notion de Fair-Play.
Mais c’est aussi ne pas vouloir, ne pas être d’accord pour corriger, arranger, si ça peut apporter la victoire, comme aussi, je ne voudrais pas m’entendre avec le voisin dont le chien a saccagé mon jardin et qui me propose de m’aider à le remettre en état, mais plutôt de déposer une plainte et demander des dommages et intérêts.
Ben Hogan, champion de golf, a dit : « Je joue avec des amis, mais on ne joue pas nécessairement un jeu amical. »
Jouer, c’est développer sa capacité à être avec d’autres.
Compréhension
Bon d’accord, il y a les règles du jeu. Mais il va bien falloir à un moment les lire, les expliquer, les comprendre, les intégrer… et tout ça va nécessiter de reformuler, d’échanger, du vocabulaire, d’appréhender les tournures de phrases, d’écouter… donc de faire du Français (ou toute autre langue ou biais de communication partagé par les participants pour se comprendre… l’exercice d’explication de règles à des étrangers n’étant pas des plus aisé).
Combien de personnes ne veulent pas lire les règles pour échapper à cet exercice fastidieux que de faire l’effort de comprendre un texte qui explique le fonctionnement d’un jeu, utilisant du vocabulaire particulier, parfois un style auquel on n’est pas habitué, des concepts nouveaux… (comme aussi beaucoup ne lisent pas les modes d’emploi des appareils électroménagers).
Expliquer les règles non plus ce n’est pas facile. Pour correctement exposer un jeu, il faut déjà le maîtriser soit même, en avoir bien compris les règles. Il faut surtout commencer par le but du jeu, ce pour quoi les joueurs sont là, comment ils gagnent… De même le vocabulaire, va être important, la reformulation, l’écoute et l’évaluation de la compréhension de l’autre, la progressivité de l’explication (toutes les règles d’un seul coup, ou au fur et à mesure). C’est un exercice oral périlleux mais qui vient avec la pratique et aussi l’expérience du jeu qu’on explique.
Je ne vais pas m’étendre sur la rédaction de règles, tâche qui incombe aux auteurs de jeux qui, je peux vous le certifier, s’arrachent bien les cheveux. Quand vous aurez dans les mains une règle que vous jugez mal faite ou écrite, même à raison je vous exhorte à un peu d’indulgence.
Jouer, c’est s’entraîner à la compréhension et l’expression, orales et écrites.
Les enjeux intrinsèques
Les jeux, de par leur nature, leur type, leur but… possèdent des enjeux qui leur sont propres. Certains, plutôt physiques, vont développer les capacités motrices, athlétiques, réflexes. D’autres plus mentaux vont plus faire travailler la mémoire, la réflexion, l’élaboration de stratégies,… Sans que les deux soient incompatibles (il y a de la stratégie et de la réflexion dans le tennis, comme il y a des capacités motrices dans les petits chevaux), mais des jeux dégagent un certaine tendance, une dominante.
Certains jeux, pour atteindre le but, vont faire appel à des compétences en savoirs de base (lire, écrire, compter), d’autres à la capacité à bluffer, mentir, ou encore celle d’évaluer les risques, calculer des probabilités, et encore des connaissances. Des jeux plus complexes vont faire appel à des compétences de gestion, de tactique, d’organisation, de préparation.
Mais au-delà de cette dimension éducative que je qualifierais de primaire, il y a un niveau secondaire d’apprentissage selon la mécanique du jeu. Un jeu basé sur le contrôle complet, sans hasard (comme les échecs, les dames ou plus moderne l’Abalone), n’implique pas les mêmes enjeux éducatifs qu’un jeu basé sur une mécanique plus ou moins aléatoire (Yams, les Petits Chevaux, Skijo). La frustration, le contrôle, les comportements de prises de risques inconsidérés, la confiance en soi, le lâcher prise… vont se retrouver solliciter dans les jeux.
Jouer, c’est développer et renforcer ses savoirs, savoir-faire et savoir-être.
Jeu et réalité
Le jeu hors de la réalité
Lors d’un jeu, le joueur s’extrait de la réalité, du temps. D’ailleurs, ne dit-on pas souvent qu’on ne voit pas passer le temps quand on joue ?
Jouer, c’est comme un besoin de faire un break avec le monde environnant. Herbert Spencer (philosophe et sociologue britannique du 19e siècle) dit même que « le jeu délivre l’homme de sa surabondance d’énergie ». C’est une manière de se dépenser sans finalement rien produire, juste pour le plaisir, et en étant loin de la vraie vie. Le temps d’un jeu, on est ailleurs. Georges Duhamel, écrivain, médecin et poète, dit que « jouer, c’est rêver avec tout son corps ». On est bien là dans un autre espace et un autre temps.
On pourrait dire que le jeu est libérateur. Il permet tout un tas de choses, parfois très impliquantes pour le corps et l’esprit, mais sans aucune conséquence, sans risque réel, sans enjeu majeur véritable. On peut tout se permettre dans un jeu, de prendre tous les risques sans que ce soit grave, avec juste l’enjeu de perdre ou de gagner.
Finalement, le jeu permettrait d’être pleinement soi. Comme c’est une activité libre, fictive, improductive, mais tout de même réglée, bornée et donc sécurisée, elle permet la libération complètement de l’individu. Winnicott dit que « c’est en jouant, et seulement en jouant, que l’individu, enfant ou adulte est capable d’être créatif et d’utiliser sa personnalité toute entière. »
La réalité dans le jeu
A contrario, si le jeu permet de s’échapper de la réalité, on y retrouve tous les éléments de la vie, de la culture, du travail… bref de la réalité. Plus ou moins abstrait, le jeu réintroduit de vrais éléments : la vie, la mort, l’entreprise, l’histoire, les contes, la guerre, les émotions, le danger, l’économie,… Mark Schaller (psychologue) dit que « le jeu sert à la répétition d’éléments de la vie individuelle et de la culture. »
Le jeu va aussi permettre de régler ses comptes, en mettre un peu dans la figure à un joueur qu’on aime pas trop, à celui qui nous a fait une crasse sur un autre jeu, au collègue qui a eu une promotion… Le joueur ainsi importe de la réalité dans le jeu. Comme le dit Freud, « Le jeu est un mécanisme de symbole dont le fantasme de l’enfant et de l’individu remplace les éléments par d’autres et les déplace. » Il est toujours mieux de battre son collègue à un jeu plutôt que de lui mettre son poing dans la figure.
Le jeu est un peu une réalité à part, dans laquelle le joueur s’isole, et dans lequel il implique plus ou moins symboliquement des éléments de sa vie et de son environnement, et sur lesquels il peut agir sans conséquence réelle. Ce serait donc un sas de décompression et de libération de l’esprit de l’individu sous contraintes sociale, familiale, professionnelle, culturelle…
Médiation Jeu – Réalité
Il paraît alors évident que ce lien qu’entretient l’individu entre l’espace-temps jeu et la réalité soit exploité comme outil de médiation ou de remédiation dans une visée éducative ou thérapeutique, voire les deux. Je laisserai aux spécialistes de la question la développer, mais je parlerai plus loin d’un problème technique qui émerge en fonction de l’approche pédagogique du jeu que l’on a envers un public, que ce soit en médiation, en animation ou en enseignement.
Jeu et pédagogie
« Jeux Sérieux »
J’en tiens à faire un petit parenthèse sur les « Serious Games » ou en français dans le texte, les « Jeux Sérieux ». Même si le jeu c’est du sérieux, dire d’un jeu qu’il est sérieux n’est pas cette fois un pléonasme, mais plutôt une antinomie. Les Jeux Sérieux sont une activité ludique (je n’utilise pas le terme jeu volontairement, je m’en explique après) dans laquelle on va amener tout un pan de réalité, le plus précisément possible, pour que les participants puissent vivre cette « réalité fictive » comme simulation, et donc terrain d’apprentissage. C’est souvent le cas au sein d’une entreprise, ou d’une formation. On va demander aux participants de jouer à gérer une entreprise, à prendre des décisions tactiques, à résoudre un problème économique… Sauf qu’ici, les Jeux Sérieux ne correspondent plus à la définition du jeu. Bien que certains aspects soient toujours présents (activité fictive, bornée, incertaine et improductive), ce n’est plus une activité libre, qui n’existe que pour le plaisir des joueurs qui n’en connaissent pas forcément toutes les règles. Les participants sont obligés de jouer, ne savent pas toujours toutes les règles et ce n’est pas forcément une partie de plaisir. Ce qui n’empêche pas certains participants de se prendre réellement au jeu et de jubiler ce temps d’activité. Les « Jeux Sérieux » sont des outils andragogiques de formation ou de développement de compétences. Ils empruntent aux jeux certains aspects pour rendre l’apprentissage plus facile, plus ludique, proche de la réalité de terrain. Ce ne sont pas non plus des jeux de simulation auxquels ils ressemblent fortement. Des jeux de simulation sont utilisés comme « Jeux Sérieux » et perdent alors leur nature de jeu comme défini précédemment, mais deviennent des activités ludiques d’apprentissage.
Pédagogie en jeu
Je regroupe sous le terme Pédagogie, aussi bien la pédagogie proprement dite (à destination des enfants) et l’andragogie (à destination des adultes, terme est trop peu utilisé à mon goût). La pédagogie pouvant se résumer à « Comment faire pour éduquer ? », l’éducatif lui se résumant à « Eduquer à quoi ? ». L’éducatif étant antérieur au pédagogique, il faut savoir Quoi avant de décider Comment.
Comme pour la médiation, il est bien sûr évident que les jeux sont des outils pédagogiques merveilleux (comme il était dit plus haut au sujet des apprentissages). Il faut tout de même être vigilant au fameux problème technique dont je parlais à propos de la médiation.
Pour qu’il soit jeu en tant que tel, il faut que les participants endossent le rôle de joueur, et donc que l’activité réponde à la définition énoncée plus haut (libre, fictive, …). Sinon, ils endossent le rôle d’élèves, de formés, d’apprenants,… en situation d’activité ludique.
Abel Bonnard, écrivain dit que « le jeu n’est pas opposé au travail, comme on le croit d’ordinaire ; il lui est supérieur. C’est une activité absolument libre, qui sait les conditions de son existence, et qui n’entretient pas d’illusion sur sa valeur. » Or si le jeu est contraint dans une visée d’apprentissage, alors il devient travail.
Dans ce contexte, la pire des dérives pédagogiques est certainement de dire « je vais les faire jouer à… pour leur apprendre à… ». Bien malin celui qui pourrait dire après un jeu qu’un individu a appris telle ou telle compétence. Je ne vais pas poursuivre de ce côté qui m’amènerait vers les mécanismes cognitifs de l’apprentissage et ce n’est pas du tout le propos ici. Je ne ferai que citer Montesquieu : « les gens qui veulent toujours enseigner, empêchent beaucoup d’apprendre. »
Alors, cher lecteur, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, à savoir qu’utiliser les jeux à des fins pédagogiques ce n’est pas bien. Pas du tout, c’est bien le contraire comme je l’ai dit plus haut. Par contre, des solutions dans l’approche pédagogique pour garder l’esprit libre du jeu existent, si le pédagogue en a le souhait. En voici quelques unes :
- un choix multiple de jeux
- la possibilité de ne pas jouer
- pouvoir jouer à différents moments
- proposer, inviter à jouer plutôt que d’obliger
Mais encore une fois, le formateur, l’enseignante, l’animateur, l’éducatrice… peut imposer aussi un temps de jeux, contraint à un moment et un temps donnés, mais la dimension jeu et les enjeux éducatifs ne sont plus les mêmes. Il faut juste en être bien conscient.
Public et pédagogie
Finalement tout va dépendre du cadre, du public, de ce pourquoi il va jouer. Rien n’empêche finalement de baser toute sa pédagogie d’enseignement sur les jeux de société, et en la présentant clairement comme utilisant des outils que seront les jeux, et d’en exposer à ce même public les tenants et aboutissants de la démarche, y compris à des enfants. Ainsi y faire adhérer le public.
En revanche, si c’est une pédagogie d’animation, d’un atelier jeu par exemple, le public vient jouer, point. Il ne vient pas travailler, apprendre, s’entraîner… tout ceci n’étant que des conséquences du jeu, même si ces apprentissages sont d’une très grande importance pour l’animateur de l’atelier (animateur de loisirs, éducateur, animatrice en maison de retraite, intervenante de ludothèque…). Il vient pratiquer un ou des jeux, activité correspondant aux définitions du début. Mais parfois se pose le problème de la zone de confort, de faire découvrir de nouveaux jeux dans les ateliers, comment les faire découvrir sans les imposer… Je dirai que tout est dans l’approche, la confiance, la manière d’inviter à jouer, l’enthousiasme qu’on va mettre dans l’intention de partager, de sécuriser la découverte… pour être force de proposition et d’envie auprès du public. Toute la question est là, comment s’inscrire dans le projet du public tout en ayant son intention éducative.
Pédagogie et enrobage ludique
Juste quelques mots sur l’enrobage ludique. Il est courant de donner à un travail, scolaire le plus souvent, un aspect de jeu. Le pédagogue joue sur la propension des enfants à jouer pour faire mieux passer un apprentissage. C’est un biais pédagogique intéressant, mais, ça peut avoir l’aspect du jeu, ce n’est toujours pas un jeu. Et même, utilisé dans un autre cadre que des espaces d’enseignement, cet enrobage ludique fait tomber dans le travers précédent, « je vais leur apprendre à… » (je pense notamment aux espaces de loisirs et d’animation, mais aussi d’éducation ou de soins, y compris les EHPAD). On peut relire la citation de Montesquieu.
Réflexion juste au-delà du jeu
Jeu ou pas jeu ?
Je ne vais pas revenir ici sur la contrainte pédagogique et l’activité libre. Mais plutôt étendre la réflexion à d’autres espaces et dimension. Peut-être me voyez-vous arriver… je veux parler du sport. Les sports sont-ils des jeux ? Prenons un exemple, le tennis. Si vous faites une partie de tennis, c’est que vous en aviez envie et que vous vous y engagez de plein gré (libre), vous y prendrez certainement du plaisir pendant l’heure que vous avez réservez les courts (séparée), bien que votre adversaire soit un peu moins fort que vous, rien n’est joué (incertaine), une fois terminée vous n’aurez pas plus en main qu’avant la partie (improductive), bien que vous appliquerez les règles et le comptage des points à la lettre (réglée) dans ce duel sans merci contre quelqu’un qui vous a encore battu à Azul, un très bon jeu de société au passage (fictive). Le tennis est donc un jeu.
Pour Roger Federer (un joueur de tennis professionnel) ce n’est plus la même chanson. Même s’il a choisi ce métier (ou pas), c’est son boulot et il faut qu’il joue des matchs, par contrainte professionnelle (non libre), il faut qu’il s’entraîne, tous les jours, son activité ne s’arrête pas au match (non séparée), bien que l’issue des matchs reste incertaine. Il y a une certaine productivité (résultats, spectacle…), avec certes des règles mais les matchs ne sont pas fictifs, ce sont des compétitions avec un enjeu réel (salaire, sponsors). Là on n’est clairement plus dans la définition du jeu.
Alors si on revient juste au club de Tennis dont vous faites partie, et dans lequel vous faites les compétitions. Celles-ci sont datées par le club, ce n’est pas quand vous voulez, l’entraîneur vous sélectionne (non libre), le club attend des joueurs licenciés des résultats (pour monter de division, avoir des subventions, avoir une bonne image) et donc on a ici une attente de productivité, avec un enjeu de classement pour le joueur (le côté fictif en prend un coup). Dès qu’il y a compétition, le jeu n’est plus, il fait place au sport. Rien à voir avec la partie amicale du dimanche après-midi. Pourtant, c’est la même activité.
La qualité de Jeu se perd donc très vite dès lors qu’on lui retire une de ses dimensions ludiques.
Jeu et plus jeu ?
Ce qui peut se passer dans deux dimensions ou espaces distincts, peut arriver temporellement au sein du jeu. Par exemple, le couple qui commence à se disputer au milieu de la partie, le règlement de compte fictif se transformant en règlement de compte conjugal, le comportement de joueur réveillant des rancœurs chez l’autre qui sort du jeu pour poursuivre l’opposition fictive vers une opposition réelle, avec des reproches de la vraie vie : « c’est toujours pareil, tu m’empêches toujours de faire les choses, là je ne peux plus placer mes wagons (ndla : jeu Les Aventuriers du Rail), c’est comme la dernière fois, je n’ai pas pu ranger mes chaussures à cause de tes tupperwares, et puis je ne peux jamais utiliser la salle de bain le soir… ». Inutile de dire que la partie est finie, les joueurs sont aspirés par la réalité, le quotidien, et ne sont plus dans l’irréalité du jeu.
Au delà, ce peut être un événement extérieur qui va mettre fin à la partie. Un enfant malade, un accident, le couple d’amis qui se dispute pendant la partie… bref toute situation de la vie qui va happer les joueurs vers la réalité. La partie est alors suspendue ou définitivement arrêtée.
Conclusion ?
Je n’ai pas fait du tout le tour de la question. Je suis resté sur le jeu en général, en effleurant les jeux de société, sportifs et les « jeux sérieux », mais il y a tellement de sortes de jeux qui mériteraient des attentions particulières : jeux traditionnels, jeux symboliques, jeux de rôles, wargames, jeux d’argent, jeux coopératifs, jeux asymétriques,…
Le travail se poursuit, les réflexions et les expériences personnelles sont les bienvenues (par mail).
Je terminerai sur quelques citations encore :
« La maturité de l’homme, c’est d’avoir retrouvé le sérieux qu’on avait au jeu quand on était enfant. »
Friedrich Nietzsche
« L’opposé du jeu n’est pas le sérieux mais la réalité. »
Sigmund Freud
« Le jeu est la forme la plus élevée de la recherche. »
Albert Einstein